Certaines étapes d’un itinéraire européen dépassent la simple contemplation de beaux paysages. Notre arrêt à Oświęcim fait partie de ces moments solennels où le voyage prend une dimension de transmission. Il est d’ailleurs essentiel d’appeler la ville par son nom polonais, car rappeler qu’« Auschwitz » n’est que l’appellation allemande donnée durant l’occupation redonne à ce territoire sa réalité locale et historique.
Aborder un haut lieu de mémoire avec des enfants de 6, 11 et 13 ans ne s’improvise pas. Cela demande un dosage subtil entre préparation psychologique, respect du rythme familial et logistique bien huilée.
Trois camps, trois réalités
Avant d’organiser notre parcours, nous avons pris le temps de bien distinguer les trois sites qui composent ce vaste ensemble, chacun ayant eu une fonction bien précise :
- Auschwitz I (Le camp principal, à Oświęcim) : C’est le centre administratif d’origine. On y trouve les célèbres blocs en brique rouge, le portail « Arbeit macht frei » et les expositions muséales documentant l’organisation du système concentrationnaire.
- Auschwitz II – Birkenau (À Brzezinka, à 3 km) : C’est le gigantesque camp d’extermination de 170 hectares. C’est l’image marquante des rails s’enfonçant sous la porte-tour, des alignements de cheminées à perte de vue et des baraquements en bois ou en pierre.
- Auschwitz III – Monowitz (À Monowice, à quelques kilomètres) : C’était le camp de travail forcé symbole de l’implication industrielle dans la barbarie. Aujourd’hui il n’en reste qu’une stèle commémorative.

Comment visiter ces sites avec des enfants ?
Pour visiter Auschwitz I et Auschwitz II – Birkenau, l’organisation officielle propose deux formules très distinctes :
- La visite guidée payante : Un parcours de plus de 4 heures en groupe (compter 150 PLN par adulte, 140 PLN en tarif réduit et 90 PLN de parking).
- La visite libre et gratuite : Elle donne accès aux deux sites sans guide, mais uniquement sur réservation préalable en fin de journée (à partir de 17h00 jusqu’à la fermeture).
Nous avons délibérément écarté la visite guidée. Imposer plus de quatre heures de marche au pas d’un groupe aurait été épuisant pour nos enfants, sans compter que le discours brut en français d’un guide n’aurait pas été adapté à la sensibilité d’Henri, du haut de ses 6 ans.
Pour nous, la préparation avait déjà commencé plus tôt sur les routes de Pologne, en abordant l’Histoire lors de nos étapes à la Tanière du Loup ou au camp de Majdanek à Lublin. Choisir le créneau libre de fin de journée nous offrait la flexibilité idéale : nous restions maîtres de nos mots, de notre rythme et de nos pauses.
Auschwitz III – Monowitz : le premier chapitre méconnu de notre journée
C’est par le site d’Auschwitz III – Monowitz que nous avons commencé notre parcours. Situé à quelques kilomètres d’Oświęcim, à Monowice, ce troisième camp incarnait le visage industriel du complexe : un grand camp de travail forcé rattaché aux usines chimiques d’IG Farben. Aujourd’hui, il ne reste presque plus de structures : le site se visite librement au bout d’une rue résidentielle, guidé par une stèle commémorative et des plaques en souvenir des victimes (dont une en français). Il demande de s’être documenté au préalable pour en mesurer toute la portée, car aucun panneau explicatif n’est présent sur place. Prendre ce temps d’arrêt en tout début de journée, dans le calme d’un quartier résidentiel, nous a permis de poser les premières pierres de nos explications aux enfants sur la réalité du travail forcé et l’épuisement des déportés, avant d’enchaîner avec la suite de notre visite.

Notre logistique à Oświęcim : un havre de paix au bord de l’eau
La réussite de cette journée éprouvante a aussi reposé sur une formidable trouvaille logistique. Plutôt que d’aller sur le parking payant du mémorial, nous nous sommes installés sur une aire pour camping-car entièrement gratuite située en bord de rivière, au cœur d’Oświęcim.
L’endroit offre tous les services d’eau et de vidange gratuitement, mais surtout un cadre de vie parfait : un grand parc pour que les enfants se dépensent, et un terrain d’agility fermé où notre chien a pu courir en toute liberté. À seulement vingt minutes à pied du mémorial, nous avons pu garder nos habitudes. La matinée s’est déroulée au calme dans le camping-car entre devoirs de l’école à la maison et jeux en plein air. Ne pas avoir à déplacer le véhicule nous a permis d’aborder l’après-midi l’esprit totalement serein.

Immersion à Auschwitz II-Birkenau : entre immensité et lecture partagée
En milieu d’après-midi, nous avons rejoint les abords d’Auschwitz II-Birkenau. Pour préparer nos enfants en douceur avant l’ouverture des portes, nous avons acheté un ouvrage adapté dans la boutique du mémorial. Posés ensemble à l’écart, nous leur avons lu ce livre afin de poser des mots simples et justes sur ce qu’ils allaient apercevoir derrière les barbelés.

À 17h00, nous avons franchi les grilles de ce site gigantesque de 170 hectares. Créé en 1941 sur le site du village expulsé de Brzezinka pour désengorger le camp principal, Birkenau est devenu le véritable cœur de la « Solution finale ». Conscients que le temps nous était compté, nous avons suivi la célèbre voie ferrée. Cette rampe d’accès (Judenrampe), construite tardivement au printemps 1944 pour accélérer la déportation des plus de 400 000 Juifs hongrois, menait les convois directement aux portes des chambres à gaz. Voir sur place ce wagon à bestiaux en bois restauré — semblable à ceux où s’entassaient jusqu’à 100 personnes pendant des jours sans eau ni lumière — rend l’horreur des sélections immédiatement tangible.

En pénétrant dans les baraquements, le choc est visuel et matériel. Dans les étables en bois reconverties à la hâte, conçues à l’origine pour une cinquantaine de chevaux, s’entassaient jusqu’à 400 déportés. On y découvre des alignements de bat-flancs en bois à trois niveaux, où les prisonniers dormaient à plusieurs par couche dans le froid et l’insalubrité, ainsi que des latrines rudimentaires qui ne laissaient aucune place à l’intimité.

Même sans marcher jusqu’au fond du camp vers les ruines des chambres à gaz et des crématoires (dynamités par les SS avant leur fuite en janvier 1945 pour effacer les traces), l’immensité du paysage marqué par ces centaines de cheminées alignées suffit à faire mesurer la gravité du lieu. Ces cheminées en brique, qui dépassent des fondations des baraques en bois disparues, raccordaient de longs conduits en maçonnerie courant le long du sol : un système de chauffage précaire et quasi inefficace face aux hivers polonais dévastateurs.
Course contre la montre et recueillement à Auschwitz I
À 17h36, nous avons emprunté la navette gratuite qui relie les deux camps pour rejoindre Auschwitz I. Arrivés sur place dix minutes plus tard, nous sommes passés de justesse avant la limite stricte imposée par la sécurité, qui bloque impérativement les accès 90 minutes avant la fermeture globale du site.
Auschwitz I, aménagé dès 1940 dans une ancienne caserne de l’armée polonaise, surprend par sa structure plus condensée et ses alignements de solides bâtiments en brique rouge. En passant sous la célèbre grille d’entrée, on lit la sinistre devise « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre »). Une anecdote historique frappe souvent les visiteurs attentivement observateurs : la lettre « B » du mot Arbeit a été soudée à l’envers par les prisonniers du ferronnier de résistance Jan Liwacz, un acte d’insoumission discret mais courageux au cœur même de la terreur.

L’heure et demie restante s’est révélée parfaite pour parcourir les expositions documentaires installées dans ces anciens blocs. Chaque bâtiment conserve une mémoire spécifique et poignante :
- Le Bloc 4 et le Bloc 5 : Particulièrement saisissants, ils rassemblent les preuves matérielles de l’extermination industrielle : des milliers de paires de lunettes, des montagnes de chaussures de toutes tailles (y compris de tout-petits chaussons d’enfants), des valises portant encore à la craie les noms et adresses des déportés qui pensaient repartir chez eux, ainsi que des tonnes de cheveux coupés aux victimes dès leur arrivée.
- Les Blocs 6 et 7 (Visages et identités volées) : Les couloirs sont tapissés de milliers de photographies d’immatriculation prises par l’administration du camp. Ces clichés fixent le regard des déportés avec leur nom, leur profession, leur date d’entrée et celle de leur décès — survenu bien souvent quelques semaines plus tard. C’est ici que l’on comprend toute la portée du système : Auschwitz est le seul camp où la déshumanisation a été poussée jusqu’à tatouer le numéro d’immatriculation directement sur l’avant-bras gauche, effaçant l’identité au profit d’un simple chiffre gravé dans la chair.

- Le Bloc 11 (Le « Bloc de la mort ») et la cour d’exécution : Prison centrale du camp, ses sous-sols ont abrité en septembre 1941 les premiers essais d’assassinat de masse au gaz Zyklon B sur des prisonniers soviétiques. Entre le Bloc 11 et le Bloc 10 se dresse la cour fermée du Mur d’exécution (Mur noir), où des milliers de fusillés ont perdu la vie. Pour pousser la terreur à son paroxysme et empêcher tout regard de compassion, les fenêtres des blocs voisins donnant sur cette cour avaient été systématiquement murées ou occultées par de grands volets en bois.

- Le Bloc 20 (L’exposition nationale française) : Ce bâtiment offre un éclairage poignant sur l’histoire des 76 000 Juifs et résistants déportés depuis la France — principalement depuis le camp de transit de Drancy. À l’intérieur, la scénographie privilégie une mémoire très humaine : lettres d’adieu griffonnées à la hâte dans les wagons, mur mémorial des convois et espace dédié au destin tragique des enfants d’Izieu. Découvrir ces visages, ces noms francophones et ces témoignages dans notre langue crée une proximité troublante. C’est aussi l’occasion d’évoquer avec les enfants le parcours de Simone Veil, déportée à 16 ans depuis Nice par le convoi n° 71 sous le matricule 78651, dont la force de caractère et le combat futur pour la mémoire restent un repère d’espoir et de dignité face à la barbarie.

Au fil du parcours, la figure de Simone Veil s’impose naturellement à la mémoire. Déportée à l’âge de 16 ans depuis Nice via Drancy par le convoi n° 71 en avril 1944, elle débarque sur la rampe de Birkenau avec sa mère et sa sœur. Immatriculée sous le numéro 78651, tatoué sur son bras gauche, elle survit à l’enfer des travaux forcés à Birkenau puis au sous-camp de Bobrek grâce à la solidarité entre détenues et à une force de caractère hors du commun. Devenue plus tard une figure majeure de la République française et la première présidente du Parlement européen, elle n’a eu de cesse de porter ce tatouage comme un devoir de mémoire actif. Évoquer son destin sur les lieux mêmes de son épreuve permet d’offrir aux enfants un repère d’espoir, de courage et de dignité face à la barbarie.

En faisant le choix de prendre notre temps, d’écarter la visite guidée au profit d’un parcours libre à notre rythme, et d’offrir aux enfants un cadre serein pour respirer entre deux moments intenses, nous avons réussi à transformer ce qui aurait pu être une épreuve traumatisante en une leçon d’Histoire vivante, incarnée et pudique.


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